
vendredi 17 juillet 2009
ON NE PEUT EN PARLER PUISQUE Y EN A PAS
C'est bien dans l'extraction de la parole que gît la compréhension de notre monde. C'est là qu'est la clef du fonctionnement social et humain parce que c'est aussi la racine de l'action humaine. Si tout cela devait être démontrable dès lors le rêve déjà fait de la synthèse entre action et parole est à portée de main:
Parce que c'est toujours contre le réel qu'on agit et donc pour le changer.
Parce que produire, même dans une chaîne de production c'est agir, parce que ça parle du monde et parce que ça fait partie de l'agir global,
Comment maitriser le réel, le monde?...en mettant des paroles sur lui. Il faut mettre le réel en mots si l'on veut avoir une chance de se l'approprier c'est à dire de le faire «bouger»
Parce que, quoi qu'il en soit ça change les choses d'en parler, et ça ne donne pas le change. Tout cela au profit de qui? ça ç'est du discours politique. Contre quoi ou pour quoi? C'est le plus souvent de l'ordre spécifique de l'environnement social.
Jouir n'est pas uniquement du domaine du pouvoir et dans cette question de domination, est aussi inscrite la question d'être dominé. Dans un monde capitaliste c'est jouissance contre jouissance que ça se joue. Jouissance au sens du droit précisait J Lacan. Ainsi la célèbre dialectique du maître et de l'esclave peut elle se lire en parallèle avec la non moins célèbre boutade du sadique et du masochiste.
L'extraction de la plus-value c'est dans les corps qu'elle se fait. La vente de la force de travail par le salarié, c'est la vente de son propre corps. La vente du corps se fait également avec ou sans activité salariée. Du moment qu'on vit là, dans un monde où la valeur d'échange a pris le dessus, l'extraction de la plus value se fait et le profit se réalise sur le corps lui-même… c'est l'ombre de l'éros mais aussi la dépression nerveuse, la folie l'alcool et la drogue qui guettent (cf G Deleuze). Cependant est ce que la liberté demeure de changer le cours de la jouissance ? Est-ce que l'acte par lequel je pourrais corriger, rattraper, modifier demeure toujours possible ?
C'est une des question les plus troublantes qui soit à savoir si un acte qu'il soit collectif ou non, est réversible ? Rien ne peut faire qu'il n'ait pas eu lieu, quelle que soit sa nature.
L'holocauste a bien eu lieu et rien ne saurait faire qu'il n'en soit pas ainsi, la faute est éternelle, et c'est bien de cette éternité que naît le sens, qu'apparaît cette sorte de production que l'on peut accumuler infiniment, et que l'on nomme sens.
C'est donc bien du mal et de son irréversibilité dont est porteur tout acte qui produit, du même coup, du sens. Il n'y a que du mal dont je puisse parler, il n'y a rien à dire du bien. Le bien c'est ce qui reste quand je n'ai plus rien à faire et à dire.
On ne peut pas dire que l'holocauste est impensable, c'est même la seule vraie préoccupation de toute pensée – ou devrait être -. Penser c'est envisager de nouveaux holocaustes, penser c'est dénombrer les culpabilités, c'est classer les remords. C'est ça l'extraction de la plus-value à l'œuvre et c'est à ce prix que ça fonctionne.
Dire ne peut aller sans se taire, écrire c'est d'une certaine façon se faire silencieux comme un mort, devenir l'homme à qui est refusé la dernière réplique, écrire c'est offrir dés le premier moment cette dernière réplique à l'autre…
L'auteur ne produit jamais que des présomptions de sens, des formes si l'on veut, et c'est le monde qui les remplit.
Ce message originel qu'il faut varier pour le rendre exact n'est jamais que ce qui brûle en nous ; il n'y a d'autre signifié premier à l'œuvre littéraire qu'un certain désir : écrire est un mode de l'éros.
On entend souvent dire que l'art a pour charge d'exprimer l'inexprimable : c'est le contraire qu'il faut dire : toute tâche de l'art est d'inexprimer l'exprimable, d'enlever à la langue du monde…une parole autre, une parole exacte.
L'écrivain et Orphée sont tous deux frappé d'une même interdiction, qui fait leur chant : l'interdiction de se retourner sur ce qu'ils aiment
Rolland Barthes
Préface aux Essais Critiques.
